lundi 18 mai 2009

Récital Radu Lupu - le pianisme de l'étrange


Le récital de piano est quelque chose d'étrange. Quand l'exercice a été mis au point, au XIXème siècle, une grande majorité du public devait avoir un piano chez soi, vecteur essentiel de diffusion de la musique en l'absence de radio ou de lecteur blu-ray, et la musique jouée était celle de compositeurs contemporains. Progressivement, l'exercice est devenu de plus en plus abstrait, le piano du salon étant de plus en plus un objet de décoration. Quant au répertoire joué, il s'est en grande partie pétrifié, la majorité se divisant en deux catégories : ceux qui jouent Bach en boucle, et ceux qui alternent Beethoven et Chopin, mais également en boucle. Le répertoire contemporain n'est plus défendu que par une minorité de pianistes qui semblent être considérés comme de doux ahuris déconnectés de la réalité du monde.

La vérité est que le récital de piano est devenu une forme en soi, avec un public assez nombreux, spécialisé et pointu. Un peu comme le public des tournois d'échecs ou bien des épreuves de curling aux jeux olympiques. Quelque chose d'un peu mystérieux pour quelqu'un qui débarquerait par hasard et ne saurait pas de quoi il retourne.

Mais je dois avouer un gros faible pour l'exercice. Le piano donne une vision abstraite de la musique, avec un interprète qui donne une vision très subjective de la musique qu'il joue.

C'était un programme intéressant que celui de Radu Lupu le 18 mais 2009 au Châtelet :

Première partie : trois sonates de Beethoven de 1799,
Sonate n°9 op. 14 n°1
Sonate n°10 op. 14 n°2
Sonate n°8 "Pathétique" op. 13

Seconde partie :
Intégralité du premier livre des Préludes de Debussy.

et je me suis donc hâté d'un pas enthousiaste vers la salle du Châtelet, attiré par la présence de Radu Lupu, pianiste roumain, et des Préludes de Debussy, une de mes œuvres préférées qui ne sont pas jouées si souvent que cela (même si ce n'est pas une rareté, loin de là).

Radu Lupu est un phénomène. Je ne crois pas qu'il y ait un autre exemple d'un pianiste parvenu à un certain degré de notoriété pianistique avec un jeu aussi étrange. Ça doit être le pianiste que j'ai vu le plus souvent en concert, je l'avais entendu au début des années 1990 alors qu'il était bien moins connu et que les salles étaient bien vides quand il se produisait. Son jeu n'a pas beaucoup changé dans l'idée : le jeu le plus abstrait qui soit, avec un beau son mais comme une musique repliée sur elle même. Une vision autiste et méditative de tout le répertoire abordé, mais dynamique et qui ne tombe jamais dans la contemplation.

Au fil des années, les salles se sont remplies et cette fois le Châtelet paraissait bien plein. Radu Lupu lui-même, qui a décidé de ne plus faire de disques, communique un peu plus avec le public. Très renfermé sur lui-même au début, aujourd'hui il gromelle en jouant et semble conscient de la présence de personnes dans la salle. Le monde du piano semble avoir adopté ce musicien atypique, qui n'est pas vraiment un virtuose et qui n'a pas un jeu spectaculaire. Preuve que le non-conformisme existe dans le monde du piano et qu'il peut avoir un réel succès. Le public du piano est parfois heureux, en dépit des apparences, d'accueillir les personnalités les plus originales.

Le récital de ce soir a tenu ses promesses : les sonates de Beethoven marquent en 1799 le passage de Beethoven d'un style encore très marqué par Haydn vers un romantisme plus débridé. Radu Lupu les a joué de sa façon, à la fois austère et chantante avec une approche très globale de la musique (des contre-chants savonnés dans cette musique tarabiscotée, je ne souvenais pas qu'il en mettait tant à côté il y a encore quelques années, c'est curieux).

Le premier livre des Préludes de Debussy a été un miracle : poésie du son, subtilité des nuances sans aucun maniérisme, naturel, respiration de la musique. Véritablement une immense interprétation de ce chef d'œuvre. Radu Lupu a su capter l'intérêt d'un public très au courant de ce qu'il était venu entendre, l'attention était perceptible dans la salle.

Les concerts de Radu Lupu sont dans une sorte d'ailleurs assez étonnant. Une très belle soirée

samedi 16 mai 2009

Concert Aperghis- Xenakis à la Cité de la musique


Concert du 28 avril à la Cité de la musique, sur le thème "Formes Brèves - formes longues ", qui a l'avantage de pouvoir caser n'importe quel programme.

L'Ensemble Intercontemporain dirigé par Ludovic Morlot a joué :

Iannis Xenakis - Phlegra

Georges Aperghis - Pièces pour douze

Iannis Xenakis - Rebonds
(percussions solo : Gilles Durot)

Georges Aperghis - Heysel

Georges Aperghis - Happiness Daily (création)
(soprano : Donatienne Michel-Dansac
mezzo : Marianne Pousseur )

Plus que le thème revendiqué du concert, formes brèves et longues, il m'a semblé que les fils conducteurs étaient la virtuosité gratuite et la difficulté délirante de mise en place. On en aurait presque de la peine pour les musiciens d'imaginer la difficulté que doit représenter un tel programme, encore que pour Gilles Durot dans Rebonds, c'est très valorisant : il peut s'amuser à faire un numéro de percussion-hero d'environ 12 minutes qui transforme le public assoupi de la Cité de la musique en public de rock (et il a droit à une ovation de ses collègues en coulisse), il faut dire que la performance est physiquement ahurissante à voir (et puis ça fait un boucan terrible). En revanche, je mets au défi n'importe quel percussionniste du dimanche ou batteur de rock standard de jouer 3 minutes de ce machin, même pas tout à fait en place. Xenakis devait avoir un ennemi percussionniste et cherchait un moyen de s'en débarasser pour de bon...

Phlegra est complexe, plusieurs structures qui se superposent, ça m'a paru presque impossible à suivre sans la partition. Cette musique laisse un peu l'auditeur sur le bord du chemin : des motifs qui reviennent de façon récurrente chez les vents, idem (mais des motifs différents) chez les cordes, et de ci, de là (oui, notez la subtile référence que je fais à l'opérette Véronique), des notes répétées, histoire que ce soit encore plus tarabiscoté. S'en dégage un sentiment de douze poésie contemplative, pour moi.

La pièce de douze d'Aperghis a pour base un gromellement murmurant dans le grave avec des vagues qui partent brusquement dans l'aigu (bon, heu, je résume et je shématise, hein) et ça s'écoute bien sans susciter, mais c'est subjectif, d'émotion particulière.

Le programme se clot par le gros morceau de la soirée, la création d'une pièce de plus d'une demi-heure en parlé-chanté sonorisé, " Happiness Daily " de Georges Aperghis. Il s'agit d'un dialogue "stylisé" entre deux femmes, constitué exclusivement de phrases de la vie de tous les jours, comme une succession de petites scènes absurdes, ou bien une seule scène qui évolue. Mais, peut-être que j'étais mal embouché ce soir là, j'ai surtout eu l'impression qu'une accumulation de petites phrases sans intérêt constituait au final un long truc sans intérêt. Chapeau aux deux solistes, qui ont réussi à tout sortir sans que leur langue ne fourche une seule fois, car, oui, c'est aussi une immense démonstration de virtuosité gratuite, avec même les petites phrases de diction pour théâtreux qu'il faut répéter des dizaines de fois le plus vite possible sans se planter. Elles ont réussi à créer le crescendo dans l'intensité voulu par Aperghis, pendant que derrière, l'Ensemble Intercontemporain tricote une espèce de trame auquel on ne prête pas attention. Enfin, voilà quoi. Bravo d'avoir su mettre tout cela en place, bravo aux compositeurs d'écrire des choses injouables. De là à dire que j'ai été enthousiasmé plus que cela; non.

J'étais peut-être mal luné. Je réessaierai d'écouter tout cela si l'occasion se présente.

vendredi 15 mai 2009

Lingling Yu - Musique chinoise, pipa



Le luth chinois à quatre cordes est un des instruments les plus anciens encore joués, encore qu'il semble y avoir eu des modifications importantes depuis son apparition (ses premières mentions) comme instruments des orchestres de cour Chinoises de la dynastie des Han vers -200 avant JC (300 ans après Confucius, pour parler plus clairement). Les modifications sont venues de la route de la soie, le pipa s'inspirant de la forme du luth iranien au cours des premiers siècles. Le terme Pipa désigne toute une famille d'instruments qui a évolué en fonction des époques et des régions.

Comme tous les instruments de ce type, c'est ingrat et austère. Un volume sonore très faible, compensé par le plus beau type de timbre qui soit (quand on est tout près). L'instrument a dû être populaire en Chine en dehors des cercles de la noblesse, comme l'indique le poête Xuan Fu, de la dynastie Jin (265-420 après JC), dans "Ode au Pipa" : "... le pipa apparut lors de la dernière période de la dynastie Qin. Quand le peuple souffrait lors des travaux forcés de la Grande Muraille de Chine, ils jouaient de cet instrument pour exprimer leur ressentiment". (trouvé sur ce site). On comprend mieux que le peuple chinois ne soit pas toujours bien entendu...

Le programme choisi par Lingling Yu, à l'exception de Xū Lài (le son du silence)"crit en 1929 par Tianhua Liu et qui donne son nom à l'album, est exclusivement composé de pièces traditionnelles.

Essentiellement d'ancienne mélodies de Ying Zhou, mais on n'en saura pas beaucoup plus, sinon qu'il s'agit de traditions recomposées et retransmises par diverses personnes, la reconstitution de la musique classique chinoise paraît être une entreprise de longue haleine.

Parti à la pèche aux informations, j'ai fini par comprendre que le style de Ying Zhou est une école spécifique du jeu de Pipa originaire de l'île de Chongming au large de Shanghai. Bon, je sais, vous restez sur votre faim, mais la page la plus complète et documentée qui semble exister sur le sujet sont ces quelques lignes sur le site de la ville de Shanghai...), un style qui semble avoir connu son heure de gloire pendant le règle de l'empereur Xianfeng (1850-1861). On peut également trouver sur internet le livre de la Thèse d'un certain John Myers de l'Université de Maryland (The way of the pipa) qui consacre quelques lignes sur ce style Ying Zhou. Le recueil de partitions a été publié en 1919 au début de la période républicaine chinoise, et est entré depuis cette date au répertoire des interprètes de cet instrument.

Mais le plus simple est sans doute d'écouter ce très beau disque.




Il y a aussi un site de Lingling Yu, pas très bavard, avec trois extraits de meilleure qualité.

Bonne écoute !

jeudi 14 mai 2009

Les Troqueurs de Dauvergne par l'Académie d'Ambronay à la Cité de la musique


Le 14 mai à la Cité de la musique, une représentation des rarissimes Troqueurs de Dauvergne, par des solistes de l'Académie baroque d'Ambronay (il semble que je sois un habitué maintenant, depuis ce super sympathique Carnaval et la Folie de Destouches à l'Opéra comique).

Deux parties : tout d'abord, une oeuvre uniquement orchestrale de Dauvergne, le Concert de simphonies a IV parties, oeuvre III n°2, en fa majeur (pour être précis), extraits de recueils publiés en 1751. Cette symphonie est jouée de façon chambriste, le petit détachement d'Ambronay est dirigé par le premier violon (Juliette Roumailhac, probablement, s je suis le programme), encore que le programme indique une direction de Serge Saitta (oui, l'homme invisible en personne). Pour être honnête avec cette musique, il faut signaler qu'elle est écrite à une époque où le genre symphonique n'a pas encore véritablement émergé en tant que tel.

Même chambriste et nerveux, la musique orchestrale de Dauvergne, c'est, heu, bon, c'est de la musique orchestrale de Dauvergne quoi. Pas désagréable, ça fait penser à de Rameau doux et génère un lancinant sentiment de somnolence propice à la rêverie (oui, voilà, je vais dire cela). Une vingtaine de minutes se passent ainsi. Comme le concert se passe dans le très agréable petit amphithéâtre de la Cité de la musique, il y a heureusement une sorte d'intimité qui passe et on entre en empathie avec les musiciens dans cette acoustique incroyable de précision.

Dans cet opéra de poche, arrivent ensuite les chanteurs : Andrea Puja, Annastina Malm, Benjamin Alunni, Marcos Garcia Gutierrez pour les Troqueurs.

Antoine Dauvergne, qui a dirigé l'Opéra de Paris et a composé plusieurs Tragédies lyriques, est surtout connu pour ces Troqueurs, présenté comme un Opéra bouffon d'après un conte libertin de Jean de la Fontaine. Pourquoi l'importance de cet opéra dans l'œuvre de Dauvergne ?

Parce que c'est un pastiche, écrit à la fin de la querelle des bouffons (créé en juillet 1753). Les partisans de l'Opéra français emmenés par Jean Philippe Rameau (le coin du Roi),perçus comme conservateurs, ont affrontés les partisans de l'italianisation de toute la musique comme une chose naturelle avec Jean-Jacques Rousseau (coin de la Reine), perçus comme progressistes.

Le directeur de l'Opéra comique, Jean Monnet, veut faire une plaisanterie et faire croire qu'un compositeur italien de Vienne (l'Opéra italien a un image internationale alors que la Tragédie lyrique paraît étroitement hexagonale) a composé un opéra de style bouffon sur un livret de Jean-Joseph Vadé, inspiré de La Fontaine. L'objet de cette plaisanterie est aussi d'italianiser la musique française, mais il sait que s'il présente d'emblée l'Opéra comme français, les partisans de l'Opéra italien refuseront de l'écouter, tant la querelle s'est envenimée à cette date.

La pièce a eu un immense succès, et les partisans des bouffons italiens ont été furieux d'apprendre que l'auteur était le très français directeur de l'Opéra, et probable élève de Rameau, Antoine Dauvergne. Mais le succès de la pièce s'est poursuivi, à tel point qu'en septembre 1753, il faut la retirer de l'affiche pour succès excessif...

Le livret est bien gentil, l'histoire de deux fiancés qui changent leur fiancées, lesquelles acceptent en râlant, puis tout le monde regrette et on rééchange. A la fin, tout le monde est content. Le sujet est édulcoré par rapport à La Fontaine, dans lequel les couples sont mariés.

Musicalement, c'est assez étonnant, un mélange de style vocal italien et de musique orchestrale française, on se demande comment les partisans des bouffons ont pu se laisser abuser aussi facilement. C'est très riche, très vivant, il se passe beaucoup de choses du côté des voix et des harmonies (beaucoup plus que dans le livret) et c'est passionnant d'entendre ainsi un des jalons de l'Opéra comique français dont le style vocal va radicalement changer sous l'impulsion de ces Troqueurs. Un grand merci à la Cité de la musique et à Ambronnay. Il devait y avoir quelques coupes (au moins le ballet) dans cette version de 45 minutes mais c'était joué avec un tel entrain et une telle foi que toute réticence est emportée (encore une fois, le niveau des jeunes chanteurs proposé par Ambronnay est, comme dans le Carnaval et la Folie, époustouflant). Il n'y avait pas de mise en scène complète mais une belle direction d'acteurs.

Vraiment heureux de cette découverte !

dimanche 10 mai 2009

Henri Dutilleux - Le Temps l'Horloge, invention du décadentisme français


Le 7 mai 2009, après pas mal d'attente, a été créé au Théâtre des Champs Elysées le cycle de mélodies d'Henri Dutilleux " Le temps l'horloge" écrit pour la soprano américaine Renée Fleming. Le compositeur a mis pas mal de temps à y arriver, il a plus de 90 ans et a toujours été méticuleux.

Une création partielle avait déjà été organisée de trois des quatre chansons du cycle il y a un an, au festival de Saito Kinen au Japon.

Mais cette fois, la quatrième chanson, sur un texte de Baudelaire, a été créée avec l'Orchestre national de France dirigé par Seiji Ozawa.

Henri Dutilleux a écrit un ensemble de quatre chants et un interlude avec orchestre,

Le temps l'horloge de Jean Tardieu
Le masque de Jean Tardieu
Le dernier poème de Robert Desnos
Interlude
Enivrez-vous de Charles Baudelaire

Ce cycle est comme une sorte de manifeste de la musique française, il avait été placé entre deux grands cycles orchestraux de Ravel et Berlioz comme dans un écrin. Pour la création partielle, Seiji Ozawa avait choisi la Pavane pour une infante défunte de Debussy et la symphonie fantastique de Berlioz. Cette fois, le chef qui est amoureux de musique française et dirige ces œuvres par coeur, avec beaucoup de transparence, a choisi Ma mère l'Oye de Ravel et Roméo et Juliette de Berlioz.

Dans ce contexte, il se dégage une impression étrange de ces mélodies, comme s'il s'agissait d'un anachronisme. Par rapport à ce qu'a écrit Dutilleux auparavant, cette musique est sage, il y a moins de dissonnances. C'est cependant d'un raffinement harmonique incroyable et il se dégage comme le parfum d'une époque révolue. Si je n'avais pas su que cela avait été écrit dans les années 2000, j'aurais été convaincu d'entendre une musique écrite dans les années 1920 ou 1930. Il n'y a pas chez Henri Dutilleux l'abstraction qu'on entend chez Olivier Messiaen qui a aussi écrit des mélodies, et l'impression donnée est celle d'une musique capiteuse et raffinée à l'extrême.

J'ai eu l'impression d'entendre l'équivalent pour la musique française des quatre derniers lieder de Richard Strauss. Je me demande même si ce n'est pas intentionnel de la part d'Henri Dutilleux qui choisit ici un texte de Robert Desnos, le dernier poème, retrouvé dans le camp de Terezin dans lequel est mort Desnos. Il ne s'agirait pas d'un poème original mais d'une traduction en français de la traduction en tchèque d'un autre poème de Robert Desnos, " J'ai tant révé de toi". Tout ces liens créées entre le passé, le présent, cette perception originale du temps donne un sentiment planant, voulu par le compositeur. Il souhaitait dans le dernier poème, celui de Charles Baudelaire, soit chanté de façon que "le sentiment d'exaltation se manifeste de plus en plus", depuis le début ce cycle est pensé pour la voix de Renée Fleming (oui, Henti Dutilleux a bon goût, lui. Pas comme certains... )

Elle est l'interprète voulue par le compositeur et se révèle idéale en donnant une atmosphère bien particulière à ces textes, fait d'un mélange de naïveté et de sophistication extrême qui n'appartient qu'à elle, avec en prime quelques petits accents véristes. Sa façon de chanter s'est un peu modifiée, comme dans son récent disque des quatre derniers lieder de Richard Strauss, justement, avec un nouveau goût pour la diction (ici, elle est difficile à comprendre, sans doute aussi du fait de l'écriture de Dutilleux) et des graves magnifiques. En forme et manifestement heureuse de chanter ce cycle à Paris, elle l'a repris en intégralité une seconde fois.

Un très beau concert, avec ce sentiment étrange d'avoir assisté à la naissance de la musique française décadente, un peu à l'image des décadents viennois de l'entre-deux guerres et leur style sophistiqué à l'extrême.

jeudi 7 mai 2009

Yuja Wang - Sonates de Chopin, Liszt et Scriabine


J'avais parlé il y a quelques temps de Yuja Wang , après le récital auquel j'avais assisté à Paris et qui m'avait littéralement estomaqué. J'en profitais aussi pour papoter sur les préjugés, justifiés ou non, au sujet des pianistes chinois.

Il me semble pas mal de faire un peu de service après-vente.

Elle vient juste de sortir, enregistré en novembre 2008 à Hambourg, un récital pour Deutsche Gramophon.

Le programme est le suivant :

Chopin: Sonate pour piano no. 2 "Marche Funèbre"
Ligeti: Etudes
no. 4 »Fanfares« , no. 10 »Der Zauberlehrling«
Scriabine: Sonate pour piano no. 2
Liszt: Sonate en si
mineur

Encore un programme incroyable de difficulté. En même temps qu'un répertoire réservé aux pianistes maîtres de la construction.

Et puis, pour un premier disque, tenter la sonate en si de Liszt, un des sommets de la littérature pour piano, redoutée et redoutable, il faut oser !

A la première écoute, ce disque m'a un peu déçu. Comme le récital de décembre avait été un véritable choc, je m'attendais trop à le ressentir de nouveau. Mais l'effet de surprise ne peut pas fonctionner comme ça à chaque fois. Oui, donc, déception, pourquoi ? Un récital de piano avec une maîtrise technique invraisemblable, mais sans aucune aspérité... Un produit de studio, dans ce que cela peut avoir de pire.

Puis, je l'ai écouté de nouveau, plusieurs fois. Et il se dégage une sorte d'envoutement de ce disque, une poésie qui saisit progressivement l'auditeur (oui, là je parle de moi).

La sonate de Chopin n'est pas la plus grande réussite du disque. Elle est mise là pour souligner la parenté de ce Chopin avec Liszt et ses constructions dramatiques tortueuses. Yuja Wang s'en explique sur le site internet de Deutsche Gramophon, dans une note d'intention promotionnelle. Mais son interprétation est intéressante pour son soin du détail, son évidente envie de montrer toutes les subtilités de la partition en ciselant des détails lissés par certains interprètes. C'est un jeu au service de l'oeuvre, pas pour faire de l'esbrouffe digitale (ce qu'elle sait faire, par ailleurs). Mais je trouve qu'elle se perd un peu dans cette sonate, à trop vouloir la décortiquer.

Les deux études de Ligeti sont mises là comme intermèdes ludiques, pour reposer l'oreille entre chacun des trois grands morceaux de ce disque. C'est intéressant parce que cela montre un répertoire contemporain assimilé, considéré comme un objet avec lequel on peut s'amuser et donner un peu de théâtralité, pas comme une chose morte et désincarnée qu'on respecte sans savoir pourquoi. Mais c'est aussi un peu dommage, il y a un côté alibi : Yuja Wang se donne une petite image aventureuse à peu de frais, l'ensemble du Ligeti joué sur ce disque dure environ cinq minutes, pas plus. Sans doute difficile pour une interprète débutante d'imposer plus de musique contemporaine à la très conservatrice Deutsche Gramophon qui vise probablement avec ce disque la conquète d'un grand public asiatique.

La sonate numéro deux de Scriabine est un miracle de poésie et de fluidité. Les pianistes qui jouent Scriabine veulent souvent faire étal de leur virtuosité dans les pages de ce compositeur affreusementr difficile à jouer, et aboutissent à un résultat très dur et très froid, avec un jeu frappé. Ici, pas du tout, Yuja Wang cherche encore à montrer les beautés harmoniques de cette pièce et le fait tout en naturel, son jeu paraît évident. Je me demande si ce n'est pas la meilleure version de cette sonate que j'ai entendue.

Enfin arrive le gros morceau, la Sonate en si. Et là encore, beaucoup de didactisme et un infini respect du texte sans jamais être scolaire. Le discours se développe de façon très naturelle, les ambiances varient. Une très grande réussite. Il y a de nombreuses versions enregistrées de cette sonate, et le point faible de Yuja Wang est de ne pas prendre un parti-pris. Elle est encore dans l'évidence, et on pourrait dire que cette version serait une version idéale pour une première écoute de cette pièce, pas pour un approfondissement. Mais tout de même, la maîtrise musicale qui se dégage de ce jeu est stupéfiante, avec un jeu toujours sans esbrouffe. C'est tout simplement du très grand piano par une très grande musicienne qui veut montrer toutes les beautés de cette partition. Et comme dans le récital que j'avais entendu, la maîtrise de la grande forme est incroyable, le discours se tient tout au long de l'exécution. Si ce n'est pas la version de la sonate en si que j'emporterais sur une île déserte, c'est en revanche celle que j'écouterais si je veux entendre la partition de Liszt jouée de façon claire et habitée, et pour me reposer des pianistes aux egos surdimensionnés.

Mon intuition me dit qu'on n'a pas fini d'entendre parler de la demoiselle Wang, si elle reste à ce niveau musical et continue de proposer des programmes intéressants.

Le disque s'écoute sur MusicMe :

(En France, ce ne sera écoutable que le 2 juin. Mystères des sorties de disques et de leurs calendriers.)